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mardi, 24 mars 2020

Le coronavirus vu par une Française en Inde - 24 mars 2020

24 mars – Je ne vous jette pas la pierre, Pierre…

  • Nombre de cas en France : 22 302 (1 100 morts)
    • Jour de confinement : 7
  • Nombre de cas en Inde : 562 (9 morts)
    • Jour de confinement à Gurgaon : 2

À tous ceux qui se moquent des Indiens, et de leur désorganisation, il faut bien dire à leur décharge que gérer plus d’un milliard de personnes qui n’aiment pas faire ce qu’on leur dit, ce n’est pas donné au premier venu, surtout dans un système démocratique (même borderline). Le Gouvernement central fait peu, laissant la main aux États pour décider. Forcément c’est le bordel. Déjà entre riches, ils n’arrivent pas à se mettre d’accord. Alors si on regarde ce qui se passe avec les autres 95%... C’est un tour de force !

Enfin là, chaque heure un nouveau district entre en « lock-down » (confinement).

Certaines autres mesures ont été prises depuis dimanche :

    • Annulation des vols domestiques à partir du 25 mars.
    • Interdiction aux étrangers d’entrer en Inde, interdiction aux vols internationaux d’atterrir en Inde depuis le 22 mars.
    • Annulation de tous les trains de passagers depuis le 22 mars. Du coup, de nombreux travailleurs journaliers dans les grandes villes se sont rués dans les trains et les bus le 21 pour rentrer chez eux. Une fausse bonne idée ?

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    • Uber et Ola (son concurrent indien) arrêtent leurs services à 90%, le reste étant pour les urgences. Et seulement 25% du trafic de bus municipaux est maintenu.
    • Section 144 activée à Delhi, Mumbai, Gurgaon depuis le 21 mars : interdiction des rassemblements de plus de 5 personnes.
    • La fin de l’année fiscale a été repoussée du 31 mars au 30 juin.

Quand tu vois les règles imposées par certains États le 20 mars dernier, tu réalises quand même que la problématique dans un pays pauvre n’est quand même pas la même qu’en Europe… (source)

    • Himachal Pradesh, Nagaland et Uttarakhand : Interdiction d’entrée des touristes nationaux et étrangers jusqu’à nouvel ordre.
    • Ladakh : Interdiction d’entrée de travailleurs d’autres États jusqu’au 31 mars 2020.
    • Odisha : Les bénéficiaires du National Food Security Act (NFSA) et du State Food Security Scheme (SFSS) recevront dans les 45 jours à venir 3 mois d’avance de riz, blé et kérosène.
    • West Bengal : Le riz distribué via le système de distribution public (PDS) à Rs 2 par kg sera gratuit pendant les 6 prochains mois.
    • Kerala : « 2 mois de pension seront déposés en une fois. Rs 1.000 seront versés aux familles en difficulté financière qui ne bénéficient pas de la pension de sécurité sociale. »
    • Punjab : Les bénéficiaires peuvent collecter une ration jusqu’à 6 mois à l’avance.
    • L’article 144, qui interdit le rassemblement de cinq personnes ou plus, a été imposé à Nashik et Nagpur dans le Maharashtra, dans le Rajasthan, à Noida, à Raipur, à Chhattisgarh, dans le Jammu et Cachemire, dans le Sikkim, et dans plusieurs districts d’Odisha et d’Haryana.
    • Maharashtra : Mumbai, Pune, Nagpur et Pimpri Chinchwad sont en « lock-out » depuis le 20, ce qui signifie dans ce cas que les bureaux ont été fermés.

On n’en est pas encore à parler d’hôpitaux surchargés. En fait on ne parle pas du tout des hôpitaux. Un oubli ? Volontaire ? Les riches vont encore ramener leur fraise quand on va leur dire que leurs hôpitaux 5 étoiles sont réquisitionnés par l’administration, tu vas voir !

    • L’Inde aurait 739 024 lits d’hôpitaux dans des établissements publics – soit 0,6 lits pour 1 000 personnes (source). Les lits de réanimation représenteraient 5% du nombre total de lits (source), soit moins de 40 000. Et puis il faut voir les hôpitaux publics hein. Je voudrais pas cracher dans la soupe mais j’en ai visité un paquet, surtout les ailes réservées à l’accouchement où il n’est pas rare que plusieurs femmes partagent un lit pre et post-partum. La France a 3 lits en soins intensifs pour 1 000 habitants : 253 364 lits d’hôpitaux publics et 5 000 de réa (source). Je te laisse faire les maths et je nous laisse trembler (3 fois plus de lits d’hôpitaux, 8 fois plus de lits de réa, 20 fois plus d’habitants).

En attendant, nous nous mettons doucement au diapason, nous trouvons nos marques. Le salon est s’est transformé en piste de roller. Le chat va chier chez les voisins – qui n’ont plus de jardinier, si tu as bien suivi, et qui donc ne savent pas comment ramasser « ça ». Mon mari s’est lancé dans la distribution de pains faits maison dans la résidence et ses commandes sont pleines pour les 3 prochaines jours. J’ai vidé la pharmacie des vieux médocs expirés. Et j’attends avec impatience qu’Amazon me livre mes raquettes à moustique. Parce qu’ils sont en forme les chenapans ! D’ailleurs, c’est une activité quasi-méditative de griller les moustiques à la raquette… Mais bon, au train où vont les choses je vais devoir me contenter de mes mains ; un bon exercice pour le prochain rendez-vous au balcon pour applaudir.

Pendant ce temps, à Bollywood, on s’occupe (Salman Khan s’essayer à la peinture, Katrina Kaif à la guitare et Deepika Padukone se masse les joues après avoir rangé sa penderie) :

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lundi, 23 mars 2020

Le coronavirus vu par une Française en Inde - 23 mars 2020

23 mars

  • Nombre de cas en France : 19 856 (860 morts)
    • Jour de confinement : 6
  • Nombre de cas en Inde : 468 (9 morts)
    • Jour de confinement à Gurgaon : 1

Assez parlé de moi et de mes petites préoccupations de privilégiée. Parlons d’une population à risque : les personnes âgées, qui ne sont pas franchement à l’abri en ce moment en Inde : soit ils vivent avec leurs petits-enfants, soit ils sont dans la rue…

Inde,coronavirus,corona,virus,covid-19,épidémie,santéSais-tu qu’il y a en Inde 104 millions de personnes de plus de 60 ans, avec une quasi-parité d’hommes et de femmes (source). 15 millions vivent seuls, et 75 % de ces solitaires sont des femmes. Cela fait plus de 11 millions de femmes âgées livrées à elles-mêmes (source).

En plus, 65 % des personnes âgées vivent pauvres et sans source de revenus (source). Or personne ne s’intéresse à ces oubliés de la croissance, à ces vieux parfois abandonnés qui ne feraient qu’exceptionnellement le choix de vivre en autarcie – sauf pour les vrais et rares Indiens traditionnels qui abandonnent tout pour vivre l’étape finale du renoncement au monde, sannyasa, où l’homme, ascétique, se retire du monde.

Mais la réalité est telle que le législateur a dû intervenir en 2007 avec le Maintenance and Welfare of Parents and Senior Citizen Draft Bill. Désormais, théoriquement et légalement, les enfants et petits-enfants biologiques qui abandonnent ou maltraitent leurs « vieux » de plus de 60 ans, et ceux qui ne leur versent pas de pension alimentaire, sont passibles d’emprisonnement (3 mois maximum dans le premier cas, 1 mois dans le deuxième).

Tu hallucines ?? Sache qu’en France, le droit (article 205 et suivants du Code civil) oblige également les enfants à aider leurs parents dans le besoin ! Le montant de l’obligation alimentaire sera calculé par le tribunal selon les capacités financières des descendants et les besoins du bénéficiaire, sauf si ce dernier a manqué à ses devoirs envers sa progéniture (abandon, agressions, etc.). En revanche, contrairement au droit indien, le droit français est muet sur les violences et la maltraitance des parents par les enfants… Les Indiens auraient-ils en plus la main leste sur les anciens, à qui on doit pourtant un respect inconditionnel ?

Une étude, Recent Research on Widows in India, de Marty Chen et Jean Dreze (1995), a par ailleurs montré qu’à âge égal, le taux de mortalité des veuves est 86 % plus élevé que chez les femmes mariées – et 80 % chez les hommes. Il est donc évident que les privations sont majeures en cas de veuvage.

Dans un contexte où il n’y a ni retraite ni Sécurité sociale, où 97 % de la population vit avec moins de 300 dollars par mois (ce qui comprend les 22 % de la population qui vivent sous le seuil de pauvreté défini en 2015 à 1,90 dollar par jour), et 14,5 % sont sous-nourris (selon le rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture de 2017 (source)), la sélection naturelle reprend parfois le dessus. Une bouche à nourrir est une bouche à nourrir ; et une bouche inutile est une bouche en trop.

Notons d’ailleurs qu’en matière de sécurité matérielle et sociale, en Inde, c’est la famille, voire le clan plus élargi, qui en fait office. L’argent qu’un membre gagne est un peu celui de tous les autres. Dans les campagnes, où les gens gagnent leur pitance au jour le jour et n’ont presque pas d’économies, c’est le village qui fait figure de banque, qui avance les roupies en cas d’urgence, pour un mariage ou un accident. Traditionnellement, les gens possèdent un réseau très dense (qui reposent sur la famille au sens large, les communautés religieuses et ethniques) et très actifs. Ils s’entraident. En espérant qu’on leur rende la pareille quand leur tour d’être dans la dèche viendra, mais surtout par obligation morale. En fin de compte, ce système est la seule forme d’assurance contre la mauvaise fortune (une perte d’emploi ou une mauvaise récolte), avec des cadeaux, des prêts et d’autres formes d’assistance en cas de coup dur. D’où l’importance de maintenir de bonnes relations avec toute la famille, les voisins, et tout le monde. Même si cette assurance informelle a ses limites, notamment quand la maladie frappe durement, car alors les coûts d’hospitalisation sont en général tellement élevés qu’on préfère laisser la famille se débrouiller, le contrat social n’étant pas assez élaboré pour gérer cette situation.  

En plus du facteur de précarité économique, il y a également les nouvelles tendances qui changent complètement la donne pour les personnes âgées : les quarantenaires d’aujourd’hui, urbains et aisés (qui ne représentent qu’une minorité numérique, mais quand même), avec une taille de foyer limitée, extrêmement mobiles (en Inde ou à l’étranger) ne sont plus sûrs du tout que leurs enfants s’occuperont d’eux, quand bien même cette tradition est millénaire. Or les structures pour accueillir les personnes âgées en Inde sont quasi inexistantes ; elles se développent depuis une dizaine d’années, mais restent l’apanage des riches.

Les recherches manquent sur le sujet, mais cette misère, si elle est tue, n’est pas cachée : ces vieux qui finissent dans les mouroirs de Varanasi, dans des ONG comme Earthsaviours, au carrefour à faire la manche, enfermés dans une chambre du foyer de leurs enfants en attendant la fin (nourris, mais déjà invisibles) sont là pour rappeler cette réalité. Dont on ne parle pas, ni les autorités, ni le grand public. Il faut dire, ça fait tache. Ça ne colle pas trop avec les valeurs proclamées de suprématie de la famille, de respect absolu de l’aînesse, de toute-puissance de la belle-mère qui, donc, parfois, finit par déchoir. Patience.

Pendant ce temps, Tina Turner chante des mantras hindous, alors que dans le monde entier, des multites de gens confinés se mettent au yoga et à la méditation :

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dimanche, 22 mars 2020

Le coronavirus vu par une Française en Inde - 22 mars 2020

22 mars – Lost in translation

  • Nombre de cas en France : 16 018 (674 morts)
    • Jour de confinement : 6
  • Nombre de cas en Inde : 391 (7 morts)
    • Couvre-feu national

Bon ça y est, le problème des riches est réglé : confinement à Delhi, Mumbai et d’autres villes. Vous restez chez vous et surtout personne ne rentre chez vous. Vous dites au-revoir (avec quelques salaires d’avance) à vos femmes de ménage, cuisinières, chauffeurs (bon eux de toute façon ils n’en ont plus vraiment besoin hein), jardiniers, nettoyeurs de piscine (du coup les pistoches vont finir dégueu et si on crève pas du corona, le palu aura plus qu’à nous cueillir) etc. Tu peux me croire ça a rué dans les brancards, et ça continue.

La carte finale des pros confinement – parce que notre résidence en a pris la décision avant le Gouvernement – c’est que des femmes de ménages l’ont attrapé dans le coin. Ce n’est plus qu’un truc de riches. Terminé les œillères.

Cette après-midi, j’ai craqué ma petite larme à la vue des balcons de l’immeuble voisins. Même si je clame depuis deux jours que cette histoire d’applaudissement ça ne rime à rien, bah voir 200 Indiens taper sur des bambous, ça m’a remuée. Mais en même temps, n’importe quel anniversaire, fête d’école ou mariage me fait le même effet – j’ai l’air maligne quand mon frère va souffler ses bougies et que je hoquète pour retenir mes sanglots.

(Si tu penses que les Français sont indisciplinés, regarde ce que certains Indiens ont compris au lieu de « applaudissez de votre balcon ou fenêtre » : vidéo. Ben nan, ils se sont rassemblés dans la rue. Parfois menés par des dirigeants politiques même.

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Enfin pas tous et pas partout mais quand même un nombre non négligeable. D'ailleurs, dans cette vidéo, la police punit les rebelles par des... je te laisse regarder !)

Émouvant ou flippant voici Connaught place à Delhi, avant et après le couvre-feu:

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Plus de photos des villes indiennes vidées de leur monde ici.

Du coup je me suis fait une petite piscola à l’apéro. Et puis une deuxième. Et ouais madame, moi je me saoule au pisco. Et nan, on n’en trouve pas en Inde. À peine à Paris non plus d’ailleurs. Ça m’a fait mal aux fesses de débourser 60 balles en janvier pour une bouteille. J’ai même tourné une heure dans le quartier comme une âme en peine avant de me décider. Et là, mais comme je me FÉLICITE de ne pas être repartie les mains vides !!

Du coup vers 21 heures, le moral est reparti en flèche !! Happy campers, on a même décidé de dormir en famille sur le balcon, histoire de profiter des dernières fraîches de mars et de l’air moins pollué, de la forte réduction de la circulation (aérienne et routière) et de son bruit. Et là, alors que nous étions bien calés sous la moustiquaire et que mon mari jouait de la guitare, le blues est revenu. Quelle idée aussi, de jouer

Histoire de ne pas finir sur une note tristoune, je vais te raconter notre journée couvre-feu. Au réveil, j’ai lu l’histoire du vol Amsterdam-Delhi du 21 mars. Les autorités indiennes ont autorisé KLM à décoller et ont changé d’avis à mi-chemin. Au-dessus de la Russie, demi-tour pour une centaine d’Indiens qui fuyaient les US et sont maintenant bloqués aux Pays-Bas. Plus tard, tandis que je m’habillais, mon fils de 5 ans m’a dit « maman, c’est pas la peine de mettre un soutif, t’iras nulle part aujourd’hui. » En v’la un qui perd pas le nord !

Ensuite ça a été fabrication de maracas avec des graines, premiers essais de drone, ponçage d’un établi, puzzle, cuisine, peinture, ratiboisage des poils du chat et douche, rangement des chauffages – en fait nous allons bientôt devoir rallumer la clim, sans transition (on a remis le ventilo que depuis 3 jours !). Bref, nous avons quasiment épuisé en une journée notre palette d’activités ; c’est malin, le confinement a même pas encore commencé… Personne n’est sorti dans les rues de la résidence, sauf deux jeunes voisins. Des Italiens. Ça ne s’invente pas. Même leur mère qui m’ignore depuis 4 ans est venue me parler ensuite. Aujourd’hui. En plein couvre-feu. Ça ne s’invente pas. Et puis à 16h la nounou est sortie de sa chambre avec des moustaches de chat peintes sur le visage. Ça ne s’invente pas non plus mais va ptet falloir que j’y réfléchisse à un moment ou un autre...

Et puis sans transition, l’exercice d’échauffement (un couvre-feu national de 14 heures) s’est transformé en confinement dans plusieurs villes indiennes (effectif demain à 6h du matin), à la charge des États de choisir, le Gouvernement central a du mal à prendre ses responsabilités. Donc maintenant, on n’a plus qu’à écouter Calogero :

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